
L'instant bookiniste - épisode 8
Le voyage à Paris des cent trente-deux nantais -
Librairie Académique Perrin - 1933 -
Le 27 novembre 1793, à cinq heures du matin, le caporal de garde de la prison de l'Eperonnière à Nantes ordonne aux prisonniers de se lever et de se rendre dans la cour.L'appel est fait.On les compte. Ils sont 132.Ils doivent se préparer à partir ...De quel départ s'agit-il ?Quel est le but de ce voyage ?"Le voyage à paris des cent-trente deux nantais" est un livre d'Emile gabory paru, en 1933, aux éditions de "la Librairie Académique Perrin" de Paris.C'est un livre d'Histoire, un de ceux qui est rédigé avec rigueur, et conté avec relief.Il relate l'épopée tragique de 132 bourgeois de Nantes, négociants et armateurs soupçonnés, accusés de fédéralisme, de complicités avec les chouans de Vendée, d'accointances avec des nobles émigrés ou même d'avoir augmenté leur fortune sur le lit de la révolution.Ils sont accusés par le sinistre Carrier et par le comité révolutionnaire nantais qui, faute de preuves concrètes, prétend les envoyer vers une implacable guillotine parisienne.Parmi ces 132 victimes d'une révolution qu'ils avaient presque tous aidée à mettre en place, se trouvaient un oncle à la mode de Bretagne du grand écrivain Eugène Sue, un oncle de Laënnec l'inventeur de l'auscultation et le père du chansonnier Béranger.Ce livre est une enquête minutieuse et détaillée sur une affaire qui, dépassant les frontières de la province, vint faire grand bruit à Paris.Pourtant peu d'historien l'ont relatée.Emile Gabory en explique les raisons dans une "promenade autour des sources", le dernier chapitre de ce brillant essai historique.L'ouvrage est composé de deux grandes parties.La première pose le décor, déroule le contexte de l'affaire dans quatre premiers grands chapitres :- Nantes, une ville riche à la veille de la révolution- les trois luttes de la bourgeoisie nantaise- les luttes sociales sous la terreur- la guerre contre les riches à NantesEt, la seconde partie du livre de Gabory vient s'attacher plus précisément aux faits et aux différents protagonistes de l'affaire :- le choix des 132 nantais- le voyage- les nantais à Paris- le procès des nantais- l'insuffisant châtiment des coupablesAvant qu'un avant-dernier chapitre viennent relater le retour des survivants de ce voyage infernal.Ce livre d'Émile Gabory fait écho à celui de G. Lenotre "les noyades de Nantes". Le propos principal en est, d'après son auteur, de relater la persécution sociale à Nantes durant la sombre période de la Terreur.La fortune de Nantes, nous dit Gabory, s'y est écroulée sous les coups de boutoir des persécutions rouges, de la révolte noire de Saint-Domingue et de la guerre avec l'Angleterre.Ce livre a aussi pour mérite d'expliquer clairement les luttes des différentes factions, de la Gironde et de la Montagne qui ont déchiré la période révolutionnaire.Sous la plume de Gabory, tout s'éclaire et devient limpide.Cependant, à mon sens, si l'ouvrage souffre de quelques tâches d'idéologie c'est de ne pas avoir condamné fermement le trafic d'esclaves sur lequel ces négociants et armateurs avaient fondé leur fortunes honteuses, et de taxer, d'une manière anachronique, les révolutionnaires de communisme.Enfin, en fin d'ouvrage, une table et quelques pièces justificatives viennent en dire un peu plus encore sur ces 132 nantais.Ce livre est un livre brillant et détaillé, une épopée vivante et tragique que la plume d'Emile Gabory a transformé en une solide et fine littérature, plus historique que régionaliste, et pourtant offerte à l'Histoire de sa ville ...
Gilles
Oct 28, 2022
4 min

"Sous les feux d'artifice" de Gwenaële Robert -
paru aux éditions les Passe-Murailles le 25/08/2022
Seul le bruit de la fête peut couvrir celui de la guerre.Lorsqu’un navire yankee entre en rade de Cherbourg un matin de juin 1864 pour provoquer l’Alabama, corvette confédérée que la guerre de Sécession condamne à errer loin des côtes américaines, les Français n’en croient pas leurs yeux.Au même moment, Charlotte de Habsbourg, fraîchement couronnée impératrice du Mexique, découvre éberluée un pays à feu et à sang.Le monde tremble. Mais le bruit des guerres du Nouveau Continent ne doit pas empêcher la France de s’amuser. Encore moins de s’enrichir. Théodore Coupet, journaliste parisien, l’a bien compris. Envoyé à Cherbourg pour couvrir l’inauguration du casino, il rencontre Mathilde des Ramures, dont le mari s’est ruiné au jeu avant de partir combattre au Mexique. Ensemble, ils décident de transformer la bataille navale en un gigantesque pari dont ils seront les bénéficiaires. À condition d’être les seuls à en connaître le vainqueur… (extrait quatrième de couverture)
Que Dieu me savonne !Et que Li Tian me pardonne, voilà qui n'est pas commun, une rentrée littéraire "sous les feux d'artifice" !C'est que Gwenaële Robert a fait les choses en grand.Deux feux d'artifice tirés conjointement divisent ce livre en deux parties ...Le Mexique ou Cherbourg ?Une bataille navale ou la fête ?Du journalisme mondain ou un brutal reportage de guerre ?De l'Histoire ou de la romance ?Ce roman historique, "sous les feux d'artifice", vient de paraître aux éditions "les Passe-Murailles".Il a été publié juste à temps pour faire partie de cette rentrée littéraire qui, plus que d'habitude, aura tenu ses promesses de bonnes lectures.En ce mois de juin 1864, Charlotte et Maximilien arrivent au Mexique pour s'asseoir sur le trône chancelant que leur a offert Napoléon III ...Et Théodore Coupet, journaliste mondain au journal parisien "la vie française", vient d'être envoyé à Cherbourg pour y couvrir l'inauguration du nouveau casino ...Théodore est maussade.On le comprend.Il est envoyé à Cherbourg pour un reportage qu'il n'a pas envie de faire.Et puis, la campagne normande vue du train, c'est un coup à vous fiche le cafard.Et puis, il pleut ...Mais Théodore, s'il n'avait pas voyagé en troisième classe, s'il avait pu lire le livre de Gwenaële Robert durant son voyage, s'il avait pris le temps de le finir ...Théodore aurait eu moins le bourdon !Il aurait découvert un roman historique prenant dont il est un des personnages principaux.D'ailleurs, Coupet est un nom bien choisi pour se fondre dans le bocage !Car en Normandie, on ne dit pas :"ce que tu prétends est stupide ou prétentieux".On dit :"Mais où qu'c'est-y qu'tu preins ton cid', t'cheu Coupet" ?Bref, Théodore Coupet n'a pas pu lire ce livre à cause d'un paradoxe temporel que l'on ne perdra pas de temps à démontrer ici.Et c'est dommage !Car c'est un bon roman, bien écrit par une auteure qui a su y distiller finement tous les ingrédients nécessaires au genre.Elle y a même glissé, chose rare en la matière, quelque peu de sensibilité qu'elle n'a pas laissé s'étaler pourtant jusqu'à la sensiblerie.Tout est bien dosé dans ce roman.Le récit est crédible et captivant.Les personnages sont attachants.La lectrice, et même le lecteur, durant quelques 250 pages, vont se faire un sang d'encre pour le capitaine Semmes commandant le bâtiment sudiste l'Alabama, pour Charlotte et maximilien, pour Zélie et pour Mme des Ramures.Hors de question de refermer ce livre avant que ...Par contre, inutile de chercher la rue du blé qui se nomme en réalité la rue au blé.J'ai presque honte de ce petit pinaillage géographique !En tout cas je remercie, Gwenaële Robert de m'avoir, le temps de la lecture de son livre, transporté presque jusqu'à la maison, à quelques kilomètres de Cherbourg, et de m'avoir offert un agréable et intelligent moment de lecture.Merci aux éditions "les Passe-Murailles" dont la belle devise semble prometteuse d'un exigeant choix éditorial.Et merci à la "masse critique" qui encore et toujours a joué la carte de la découverte.C'est une bonne pioche pour le livre de Gwenaële Robert !Qu'il serait dommage de manquer dans cette rentrée littéraire ...
Gilles
Oct 21, 2022
3 min

"... Et le singe devint con", un livre de François Cavanna paru aux éditions du Square en 1984 -
Il y a un million d'années, un neutron perdu, errant par les espaces infinis, frappait le fœtus d'une guenon juste là où il fallait pour qu'il perdit sa queue et sa joyeuse humeur et commençât à calculer sa retraite des cadres. » ... et le singe devint con…En vint-cinq leçons magistrales, les origines et le développement de l'humanité, racontés et dessinés par Cavanna.
"... Et le singe devint con" de François Cavanna est un livre paru aux éditions du Square en 1984.
Ce livre est assurément de ceux qui réconcilient avec la vie.Il est drôle.Mais il est aussi insolent, imaginatif, narquois, intelligent, mensonger, jubilatoire, provocateur, sincère, subversif, féministe et phallocrate, judicieux, moqueur, logique, vulgaire et distingué, malin, tendre, monstrueux et diablement bien écrit ...Les dessins sont de l'auteur.Peut-être les a-t-il recopiés des murs de la grotte où se terraient Khrosilex et la tribu des Peaux-de-Vache ?L'homme de Lascaux n'était-il, à côté de lui, qu'un vulgaire gribouilleur ?Peut-être ? Mais là n'est pas l'essentiel !Car la question qui nous occupe est de savoir si l'on a, ici, affaire à un grand ouvrage scientifique qui ouvre la porte à une nouvelle réflexion sur l'homme ?Le programme se décline en 25 leçons d'Histoire où Cavanna aborde un problème essentiel et immense, celui des origines et du développement de l'humanité. Cavanna entretient avec l'Histoire des rapports tout à fait personnels.Il mêle à sa réflexion un petit peu de fantaisie, un tout petit peu ...En fait, on peut dire qu'il est un archéologue-de-mes-fesses !Ne prétend-il pas avoir mis la main sur un document inestimable et sacré, sur une page extraite des carnets de croquis du créateur ?Cette page serait conservée à la Bibliothèque Nationale sous le n° AB.5856.Allons donc !En fait, Cavanna est un trublion, un vieil anar moustachu !Avez-vous remarqué comme le vieil anar est souvent moustachu ?Mais il est aussi et surtout un formidable intellectuel.Et s'il ne semble pas toujours prendre la pensée avec tout le sérieux que lui prêtent les philosophes agrées, assermentés, reconnus et asservis, Cavanna ne lui fait jamais de concession.Il fait rire et sourire en appuyant là où est la douleur.J'ai eu la chance de lire tard ce livre, tard dans ma vie, si tard qu'il m'a été facile, presque logique d'en extraire, par dessus la rigolade, toute l'épaisseur de la leçon.... "Et le singe devint con".Cela donne à réfléchir !Et, finalement, si depuis tout ce que l'on nous racontait d'un peu différent, c'était des mensonges ? ...
Gilles
Oct 14, 2022
3 min

"le dernier des siens" de Sibylle Grimbert, paru le 26/08/2022 aux édition "Anne Carrière"
La rentrée littéraire, chaque fois, c'est, un peu comme la boîte à livres de mon quartier, le rendez-vous des espoirs déçus et des découvertes inattendus.Que dieu me savonne, et que Bernard Pivot me pardonne.Que de papier gâché, de quatrièmes de couvertures introspectives et de phrases ennuyeuses promises au pilon !Déjà, le départ de la course aux prix vient de retentir, et la littérature, semble y être confisquée par quelques notables de la lettre, paraît n'être plus que le refuge des sempiternelles même plumes devenues aphones à force de n'avoir plus rien à dire ?Serait-il "le dernier des siens", le livre qui aurait une belle et tragique histoire à raconter ?Sibylle Grimbert a trouvé son inspiration sur un rocher désolé au large de la péninsule de Reykjanes, au sud-ouest de l'Islande.Elle a été y chercher ses personnages.Une chance qu'elle en fût revenue à temps pour participer à cette nouvelle et prometteuse rentrée littéraire !"Le dernier des siens", paru aux éditions "Anne Carrière", est la belle surprise de cette rentrée littéraire.C'est un récit original, profond et touchant.C'est un beau récit qui nous concerne, qui parle à notre humanité et questionne nos rapports à l'animal.Sur Eldey, rocher abrupt islandais battu par les vents, deux colonnes en mouvement se dirigent l'une vers l'autre.Puis soudain c'est le massacre, rapide, violent comme toujours lorsque l'humain s'en mêle.Une des dernières colonies de grands pingouins, peut-être la dernière, vient d'être décimée.Un seul a pu survivre, meurtri, blessé, qui a été recueilli, une aile cassé, par Auguste.Auguste travaille pour un naturaliste du Muséum d'Histoire Naturelle de Lille.Le pingouin, quand à lui, répondra désormais au nom de Prost.Quelque chose de profond et de solide va se nouer entre les deux êtres ...Sybille Grimbert aurait pu se contenter de raconter une belle amitié qui aurait serré le coeur, et ravi tout à chacun de ses lecteurs.Mais, en même temps que de raconter une histoire touchante, Sybille Grimbert s'est mise en tête de se questionner, de nous questionner ...Et son livre prend alors une toute autre dimension de s'être élargi ainsi.Car elle vient dans cet ouvrage intelligent et sensible toucher de sa plume la destinée tragique de la race de ce pingouin aujourd'hui disparu bien sûr, mais aussi de celle d'Auguste, l'humain qui fût son ami.Car qui des deux a vu le vrai monde ?Sybille Grimbert, enfin, lâche l'affaire de la fameuse supériorité confiée à l'homme mais sans pour autant sombrer dans les travers d'un animalisme primaire.Sa réflexion est profonde, bien menée et juste.Ce livre est tout bonnement la bonne surprise qu'il faut lire dans une rentrée littéraire avec laquelle j'ai un peu joué au début de cette chronique ... trop peut-être ... quoique ...
Gilles
Oct 7, 2022
3 min

- "La femme sans nom" - G. Lenotre -
1922 - Librairie Académique Perrin & Cie -
- Nouvelle collection historique Énigmes et drames judiciaires d'autrefois
Ce livre au titre énigmatique s'ouvre sur une vieille malédiction familiale.Une femme, quelque peu sorcière il faut bien l'avouer, fût murée par son châtelain de mari lorsqu'il s'aperçut que tous les samedis sa douce se transformait en serpent.Depuis, dans la vallée de la Vonne qui baigne les remparts de Lusignan, lorsque la mort s'approche, lorsque le malheur menace, quand le ciel est très noir, de longs sifflements sortent des vieux murs durant trois nuits !Ça fout les chocottes, non ?Ce que tu as dû siffler, Mélusine, les nuits ayant précédé le 7 octobre 1741. Car ce jour là, vint au monde ta lointaine descendante, Adélaïde-Marie Rogres de Lusignan de Champignelles qui d'ores et déjà était vouée au malheur, et sur laquelle le destin se préparait à s'acharner !"La femme sans nom" est un livre d'Histoire écrit par G. Lenotre.L'ouvrage a été édité en 1922 dans la "nouvelle collection historique des énigmes et drames judiciaires d'autrefois" de la Librairie Académique Perrin et Cie.Et, sauf erreur de ma part, G. Lenotre a aussi donné à cette collection deux autres titres : "Babet, l'empoisonneuse ou l'empoisonnée" et "l'impénétrable secret du sourd-muet mort et vivant".C'est d'ailleurs dans cette très belle, et passionnante collection que l'on retrouve entre autres bons vieux bouquins : "les procès burlesques" et "autres procès burlesques", "l'auberge de la tête noire" et "le crime de Vouziers" de Pierre Bouchardon, "l'affaire de la rue des maçons" de Gérard Gailly et "L'histoire Tragique de la Belle Violante" d'Armand Praviel.Mais tout ceci est une autre histoire, d'autres bonnes lectures à venir ..."La femme sans nom" de G. Lenotre est digne du roman-feuilleton le plus imaginatif.G. Lenotre présente l'affaire, les pièces du procès et laisse se former la conviction de la lectrice et du lecteur, l'opinion se prononcer pour l'une de ces deux alternatives : odieuse machination d'une famille avide d'héritage et de vengeance ou audacieuse imposture d'une aventurière éhontée ?Victime, sera-t-elle vengée ?Coupable, sera-t-elle châtiée ?Bien sûr, il faut pas trop en dire pour ne pas déflorer le plaisir de la lecture.Mais une femme, mal mariée, veuve d'un mari encore vivant, s'oppose aux intérêts de son frère qui s'accapare l'héritage familial.Suite à un malaise inexplicable, elle décède lors d'un séjour à Orléans.Sept jours après, une prisonnière, la Blainville, est écrouée au quartier de la porte verte de la Salpêtrière, la Bastille des femmes de mauvaise vie ...G. le notre manie la plume comme personne lorsqu'il s'agit de venir "grattouiller" la Petite Histoire pour notre plus grand plaisir.Il embarque sa lectrice et son lecteur avec efficacité, finesse et élégance dans une affaire qui date un peu ...Mais Lenotre assure ici que "le grand attrait des causes judiciaires est précisément que l'indiscrétion méritoire des magistrats permet de pénétrer sans peine dans l'intimité des personnages et de les surprendre en déshabillé : but envié de tous les écrivains d'Histoire".Sans compter qu'un épilogue inattendu vient déposer in-extremis sur le récit de Lenotre une délicieuse petite touche de romantisme qui lui va à ravir ...
Gilles
Sep 30, 2022
4 min

"Chien 51" de Laurent Gaudé - éditions Actes Sud - 17/08/2022-
La plume, qui a frôlé, et parfois même donné en plein un chef d'oeuvre de quelque genre qu'il soit, ne peut plus simplement écrire un bon livre. C'est devenu trop peu !
Laurent Gaudé le sait, lui dont l'oeuvre est balisée par quelques grands livres. "Chien 51" est d'un genre à la fois original et très classique, un polar d'anticipation.
Il a été édité, en 2022, aux éditions "Actes Sud".
Et, son genre étant posé, chacun va s'empresser d'aller dénicher la référence, le livre déjà écrit dont on pourrait y apercevoir l'ombre de l'empreinte d'un hypothétique influence ... Mais, même si l'on peut lui concéder quelques points communs avec "Soleil vert" d'Harlan Harrisson, ce nouvel opus de Laurent Gaudé est un livre atypique, marquant et orienté.
Et, J'ai ressenti ce livre comme un brillant slogan altermondialiste, comme un cri de révolte face au monde qui s'annonce ! Peut-être ai-je eu tort ?
Enfin, le rachat de la Grèce par Goldtex, cela ne vous dit pas un tout petit quelque chose ? Athènes marchait tête basse ! D'ailleurs ne devrions-nous pas tous marcher tête basse ? Mais ceci est presque une autre histoire ...
Le livre de Laurent Gaudé est un récit tendu, dur et sans concession. C'est un polar très noir, une enquête policière menée dans un monde futuriste que l'on aimerait ne jamais connaître. Rien n'y est simple, rien n'est épargné à ses deux enquêteurs, Salia Malberg et Zem Sparak, celui à qui le livre doit son titre "Chien 51"... Zem Sparak, flic de seconde zone, anesthésié par le poids de son histoire, par la tragédie de son pays devenu un gigantesque champ d'ordures et par le sacrifice d'un amour jamais oublié. Zem Sparak qui a la tristesse du vieillard qui se souvient des monde engloutis !
Le livre est écrit de manière magistrale. J'ai lu quelque part sur Babelio, qu'il fallait être, en général, un écrivain du genre pour plus que moins livrer de la bonne vieille SF à ses lecteurs ! Les exemples ne manquent pas pour venir en contre-feu de cet axiome bien peu mathématique : Perrochon et ses hommes frénétique, Pierre Véry et son royaume des feignants, son pays sans étoiles, Robert Merle et Malevil, Jean-Christophe Rufin et Globalia ... L'anomalie d'Hervé le Tellier venant tout de même d'emporter un prix Goncourt largement plébiscité, et couronné par un record imminent et absolu des ventes depuis la création du prix en 1892.
Alors, alors ! Que dieu me savonne ! Et que Savinien de Cyrano, dit de Bergerac, me pardonne. La science-fiction serait-elle un pré carré ?
Quoi qu'il en soit, "Chien 51" est un bon roman de SF mâtiné de polar, à moins qu'il ne soit un excellent roman policier dystopique. A vous de voir ...
Gilles
Sep 23, 2022
3 min

L'instant bookiniste - "La destruction libératrice" d'H.G.Wells
éditions du Cherche Midi - 21/04/2022 -
préface de Tristan Garcia et traduction de Patrick Delperdange -
Herbert Georges Wells, plus qu'un précurseur, est un des pères fondateurs de plusieurs des grands thèmes de la science-fiction moderne. Il n'est donc pas original de lui concéder ici les voyages dans le temps, les invasions extra-terrestres, les tripatouillages génétiques, les voyages dans l'espace, l'invisibilité et la gravitation universelle.
Et l'on oublie généralement la prospective dans cette longue et passionnante liste. Mais prospective n'est pas futurologie ! "Prédire le futur, c'est le modifier" , écrira Wells en 1916 dans "l'Europe de demain (what is coming)".
En effet, Wells distinguait soigneusement la prospective du roman utopiste ou d'anticipation. Et, c'est bien de prospective dont il s'agit dans "la destruction libératrice". Car dans ce livre écrit à la veille de la première guerre mondiale, H.G. Wells déjà se projette dans un monde qui verra éclater la seconde.
"La destruction libératrice" est un ouvrage que jusqu'à cette réédition, on citait parfois mais que l'on ne lisait plus. Que voulez-vous le web a repris les plus vilains défauts du mondain. Il cite souvent sans avoir lu ! La préface, brillante et éclairée, est signée par Tristan Garcia. Elle est à ne pas manquer.
"La destruction libératrice", parue en 1914 aux éditions Macmillan & Co de Londres sous le titre original de "the word set free", et pré-publiée dans English Revue de décembre 1913 à mai 1914, est à peine un roman. Quelques personnages romanesques donnent le change. Ils aident à la généralisation par le détail. Mais l'essai est patent. Il est plein de toute la pensée de Wells. Il est sous tendu par cette persistante idée chez Wells D attribuer à l'humain un caractère global de néoténie. Autrement dit l'homme est inachevé. Il n'est pas fini !
Car c'est cela le propos principal du livre, remonter le temps du grand drame de l'histoire de l'espèce humaine, et y faire la démonstration qu'il reste encore à l'homme de devenir humain.
Ce livre est étonnant et passionnant. Il est social, politique et philosophique même. Il est pacifiste, mondialiste et quelque peu subversif. "Le monde fait le pitre avec l'attirail guerrier et les prétentions nationalistes" écrit ici H.G. Wells. Il est teinté aussi d'un certain pessimisme. Wells s'y demande, et pose la question : "l'homme n'est-il, en fin de compte, qu'un animal voué à l'échec et qui, jusqu'à la fin des temps, n'arriverait jamais à influencer son destin et à le plier à ses désirs ?"
Cependant la lecture de l'ouvrage est un peu exigeante et demande de l'attention. Ce qui est pour le moins un minimum lorsque l'on va découvrir le monde futur d'hier ...
Gilles
Sep 16, 2022
3 min

"Jean-François de Nantes" d'Henry Jacques - 1929 éditions Louis Querelle - Paris -
Si l'on connaît mal l'origine de la chanson, vieille chanson à hisser de la marine voile, l'on sait par contre, depuis la parution de ce livre qui était vraiment Jean-François de Nantes.
Jean-François Genêt, marin nantais, nantais comme le muscadet de chez la mère le Rouzie. Jean-François a débarqué du "Fromentine" qui arrivait de Frisco et qui avait cherché durant cinq mois le chemin du port de Nantes.
Il a quitté le bord, et le métier de matelot, sur un "adieu saleté" ! Car ce n'est pas un métier d'homme que de s'en aller des mois comme un chien sans famille, mal nourri, mené dur pour rapporter gros à des gens qui s'en fichent du pauvre monde.
Jean-François a décidé de se faire terrien, de se placer chez son frère Jean-Pierre qui gère les terres d'un monsieur de Paris, sur les rives du lac de Grandlieu ...
Ce livre, paru en 1929, est splendide. La plume d'Henry-Jacques y fait preuve d'une finesse et d'une humanité qui donnent à ses personnages une véritable épaisseur.
Nantes, d'abord, car Nantes s'affiche ici comme un des véritables protagonistes du roman. Nantes, vieille cité de navigateurs où traîne le vent d'ouest, vingt ponts y amarrent ses îles que la Loire sinon emporterait à la mer ...
Les descriptions d'Henry-Jacques, sans être pourtant alourdies de mots inutiles, sont comme autant d'aquarelles, de peintures à l'huile lorsque le temps s'assombrit.
Quartier de la Fosse, entre le fleuve et les maisons, le peuple au travail reprend vie au milieu des fûts et des caisses. Les navires instables y exhalent à nouveau d'étranges odeurs venues de partout.
"Jean-François de Nantes" est d'abord un récit d'ambiance. L'âme toute entière de la vieille ville vient s'y nicher. Les rues, les anciens quartiers s'animent. La lampe rouge rituelle des boxons à nouveau s'allume. Le soir les couteaux sont à l'affût dans les bas-fonds de la ville ... L'évocation de Trentemoult est magnifique.
Mais ce roman est aussi celui d'un matelot, un costaud qui a décidé par dégoût du métier de fermer son coffre de marin. Mais on ne se délivre pas facilement de l'obsession marine. Et malgré l'amour de la belle Thérèse Cordemais, la fille du gardien du lac, quelque-chose manque à Jean-François. Il est comme un navire dans une bouteille, prisonnier de sa mémoire. Peu d'écrivains ont si bien décrit le regret de n'être plus marin, et le dégoût du métier à travers ces deux portraits croisés de Jean-François et de Léobin Jégo.
Enfin, "Jean-François de Nantes" est une tragédie. La rivalité entre les deux frères pour le coeur de Thérèse va mener les hommes à la folie de tuer. Triste comme un jour de pluie sur les quais, le drame s'annonce ...
Ce livre, splendide, malheureusement aujourd'hui un peu oublié, a ceci de particulier qu'il a été écrit par un marin, cap-hornier qui était aussi un fin poète, écrivain et musicologue. Ce qui donne à l'ouvrage un ton unique et précieux ...
Gilles
Sep 9, 2022
3 min
