たのしくまなぶフランス語
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バタール ギヨーム
Alphonse Daudet – Le phare des sanguinaires
10 minutes Posted Apr 20, 2020 at 1:33 am.
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Cette nuit je n’ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les
éclats de sa grande voix m’ont tenu éveillé jusqu’au matin. Balançant
lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès
d’un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s’envolaient de sa
toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est
couverte s’agitaient et bruissaient dans l’ombre. On se serait cru en
pleine mer…

Cela m’a rappelé tout à fait mes belles insomnies d’il y a trois ans,
quand j’habitais le phare des Sanguinaires, là-bas, sur la côte corse à
l’entrée du golfe d’Ajaccio.

Encore un joli coin que j’avais trouvé là pour rêver et être seul.

Figurez-vous une île rougeâtre et d’aspect farouche ; le phare à une
pointe, à l’autre une vieille tour génoise où, de mon temps logeait un
aigle. En bas, au bord de l’eau, un lazaret en ruine, envahi de partout
par les herbes, puis des ravins, des maquis, de grandes roches,
quelques chèvres sauvages ; de petits chevaux corses gambadant la
crinière au vent ; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon
d’oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maçonnerie
blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte
en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à
facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le
jour… Voilà l’île des Sanguinaires, comme je l’ai revue cette nuit en
entendant ronfler mes pins. C’était dans cette île enchantée qu’avant
d’avoir un moulin j’allais m’enfermer quelquefois, lorsque j’avais
besoin de grand air et de solitude.

Ce que je faisais ?

Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne
soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras
de l’eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j’y
restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et
d’accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous
connaissez, n’est-ce pas, cette jolie griserie de l’âme ? On ne pense
pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s’envole,
s’éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d’écume qui
flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui
s’éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d’eau, ce
flocon de brume, tout excepté soi-même… Oh ! que j’en ai passé dans
mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d’éparpillement !…

Les jours de grand vent, le bord de l’eau n’étant pas tenable, je
m’enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, tout
embaumée de romarin et d’absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan
de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum
d’abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes
de pierre, ouvertes tout autour comme d’anciennes tombes. De temps en
temps un battement de porte, un bond léger dans l’herbe… c’était une
chèvre qui venait brouter à l’abri du vent. En me voyant, elle
s’arrêtait, interdite, et restait plantée devant moi, l’air vif, la
corne haute, me regardant d’un œil enfantin…

Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m’appelait pour dîner. Je
prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus
de la mer et je revenais lentement vers le phare, me retournant à
chaque pas sur cet immense horizon d’eau et de lumière qui semblait
s’élargir à mesure que je montais.

Là-haut, c’était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à
larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu,