たのしくまなぶフランス語
たのしくまなぶフランス語
バタール ギヨーム
Alphonse Daudet – Le curé de Cucugnan
9 minutes Posted Apr 20, 2020 at 1:32 am.
0:00
9:53
Download MP3
Show notes
Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en
Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu’aux bords de beaux vers et
de jolis contes. Celui de cette année m’arrive à l’instant, et j’y
trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en
l’abrégeant un peu… Parisien, tendez vos mannes. C’est de la fine
fleur de farine provençale qu’on va vous servir cette fois…

L’abbé Martin était curé… de Cucugnan.

Bon comme le pain, franc comme l’or, il aimait paternellement ses
Cucugnanais ; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre,
si les Cucugnanais lui avaient donné un peu de satisfaction. Mais,
hélas ! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour
de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint ciboire. Le bon
prêtre en avait le cœur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la
grâce de ne pas mourir avant d’avoir ramené au bercail son troupeau
dispersé.

Or, vous allez voir que Dieu l’entendit.

Un dimanche, après l’Evangile, M. Martin monta en chaire.

« Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez ; l’autre nuit, je
me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis.

« Je frappai : saint Pierre m’ouvrit !

« – Tiens ! c’est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il ; quel bon vent ?… et qu’y a-t-il pour votre service ?

« – Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef,
pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous
avez de Cucugnanais en paradis ? – Je n’ai rien à vous refuser,
monsieur Martin ; asseyez-vous, nous allons voir la chose ensemble. »

« Et saint Pierre prit son gros livre, l’ouvrit, mit ses besicles :

« – Voyons un peu : Cucugnan, disons-nous. Cu… Cu… Cucugnan. Nous y
sommes. Cucugnan… Mon brave monsieur Martin, la page est toute
blanche. Pas une âme… Pas plus de Cucugnanais que d’arêtes dans une
dinde.

« – Comment ! Personne de Cucugnan ici ? Personne ? Ce n’est pas possible ! Regardez mieux…

« – Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je plaisante. »

« Moi, pécaïre, je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais miséricorde. Alors, saint Pierre :

« – Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le
cœur à l’envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de
sang. Ce n’est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais,
voyez-vous, doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en
purgatoire.

« – Ah ! par charité, grand saint Pierre ! faites que je puisse au moins les voir et les consoler.

« – Volontiers, mon ami… Tenez, chaussez vite ces sandales, car les
chemins ne sont pas beaux de reste… Voilà qui est bien… Maintenant,
cheminez droit devant vous. Voyez-vous là-bas, au fond, en tournant ?
Vous trouverez une porte d’argent toute constellée de croix noires… à
main droite…

« Vous frapperez, on vous ouvrira… Adessias ! Tenez-vous sain et gaillardet. »

« Et je cheminai… je cheminai ! Quelle battue ! j’ai la chair de
poule, rien que d’y songer. Un petit sentier, plein de ronces,
d’escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m’amena
jusqu’à la porte d’argent.

« – Pan ! pan !

« – Qui frappe ? me fait une voix rauque et dolente.

« – Le curé de Cucugnan.

« – De… ?

« – De Cucugnan.

« – Ah !… entrez. »

« J’entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit,
avec une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant