
Quand HBO réinvente la nudité. Benjamin Campion, spécialiste du cinéma et des séries. La chaine américaine HBO s’est emparé de la nudité pour déjouer les limites habituelles de sa monstration. Cette chaine câblée a pour spécificité d’échapper à la censure qui pèse ce qu’on appelle les networks. Ce statut à part lui permet de proposer des séries innovantes, tant du point de vue de leurs personnages, de leurs thématiques que de celui de la sexualité qui y est visible. On doit ainsi à HBO des séries aussi connues et marquantes que Sex and the City, Girls, Euphoria ou Game of Thrones. En tout cas pour le sujet qui nous intéresse… Ces séries, et d’autres, ont frappé les spectateurs par l’apparition de corps dénudés et d’actes sexuels disons « explicites », pour reprendre le mot américain. Certains ont d’ailleurs tôt fait de dénoncer des formes de voyeurisme, de triomphe du « male gaze », d’obscénité, voire de pornographie. Or ce que montre mon invité, Benjamin Campion, c’est que c’est exactement le contraire qui se joue dans les productions HBO. Les séries HBO qui se confrontent à la question de la sexualité le font précisément en inventant de nouvelles images qui s’éloignent des standards de la pornographie. Surtout, ces nouvelles manières de filmer les corps dénudés est entièrement au service de la narration. La nudité n’y est donc jamais « gratuite », mais se veut toujours porteuse d’un propos, d’une description, d’un moment du récit qui ne peut passer que par cette forme. La nudité la plus crue n’est d’ailleurs souvent pas frontale, mais diffusée sous la forme d’images que les protagonistes regardent, et donc mise à distance et pensée. En pratique, donc, les séries HBO montrent la nudité avec mesure, jamais en gros plans par exemple, mais sans l’éluder non plus par des fondus pudiques ; avec plausibilité et réflexivité aussi, pour justement ne pas tomber dans la pornographie et plutôt en subvertir les codes. En filmant la sexualité autrement que ne le fait le cinéma porno, les séries HBO normalisent les images de la nudité et rappellent à quel point elles relèvent des sensations et de l’intime.
Jun 4, 2022
44 min

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, et la litanie des points chauds du globe, de la Syrie au Yémen en passant par le conflit israélo-arabe ou les tensions entre l’Inde et le Pakistan – laissent penser que les relations internationales sont toujours teintées de violence. La phrase attribuée à De Gaulle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » vient parachever cette vision pessimiste des relations internationales. Pour autant, l’état du monde n’est pas qu’une guerre généralisée. Surtout, en tendant un peu l’oreille, on peut entendre une autre ligne de basse : les diplomates se parlent, les États se parlent, siègent dans des organisations internationales, se montrent solidaires les uns des autres en cas de coup dur. Entre la force et le droit, il y a une étiquette dans les rapports étatiques, qui prévient la nuisance gratuite et qui valorise la réciprocité et la reconnaissance de l’autre. Il y a donc une autre musique internationale, qui est celle de la bienveillance. Une disposition à se tourner vers l’autre, une règle de conduite visant à apaiser les rapports, et finalement une attention à autrui. Les acteurs de cette bienveillance sont les États, qui de plus en plus ont compris l’importance d’un climat de confiance entre eux, l’importance d’un désarmement et d’une entraide mondialisée. Ses acteurs en sont aussi des ONG dont c’est l’objet-même, par exemple celles qui s’occupent d’humanitaire, de protection du patrimoine ou de la nature. Mais on trouve également des individus, agissant sur des questions internationales, comme l’aide aux migrants par exemple. Ces mêmes individus peuvent être au cœur de la protection d’un droit international qui se préoccupe de plus en plus d’eux, notamment s’ils vivent dans des régimes autoritaires. La bienveillance est enfin une philosophie, celle du solidarisme théorisé par Léon Bourgeois, ou celle d’une civilisation des mœurs internationales au sens de Norbert Elias, qui pourrait s’incarner dans un multilatéralisme à vocation sociale.
May 7, 2022
43 min

Pour sa 75e émission, Emmanuel Taïeb reçoit Anne Besson, auteure des Pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction (Vendémiaire, 2021).
Apr 2, 2022
44 min

Emmanuel Taïeb reçoit le politiste Laurent Godmer, pour un échange autour de son livre Le travail électoral. Ethnographie d’une campagne à Paris (L’Harmattan, 2021).
L’expression « campagne électorale » est souvent employée de manière vague pour désigner le moment qui précède l’élection. Si chacun sait qu’il s’agit d’un temps de haute intensité, on ignore souvent ce qui s’y passe concrètement. En pratique, il s’agit d’un rituel très codifié, que les professionnels de la politique ont appris à suivre. Car on le sait, il se joue mille coups politiques pendant la campagne : la désignation des têtes de listes, lors d’une élection municipale, le placement en position éligible ou non, l’élimination des uns et des autres, et bien sûr toute l’activité de contacts avec les électeurs. Le « travail électoral » concerne donc aussi bien l’appareil partisan en interne que l’obtention des votes en externe. Les candidats doivent s’ancrer localement, légitimer leur statut, éliminer les alliés encombrants ou ceux qui briguaient la tête de liste, gérer les médias, et quand même préparer un programme et le présenter publiquement aux électeurs.
Mais faire campagne requiert aussi des savoir-faire, ceux qui caractérisent les professionnels. Il faut maîtriser les pratiques, la gestion du porte-à-porte comme celle équipes concurrentes, la routine qu’on n’interroge plus comme les incidents qui surgissent à l’improviste. Il faut savoir rassembler son camp puis rassembler ses électeurs. Jouer avec la direction du parti mais aussi, individuellement, avec ses caciques, et soutenir le bon cheval lors des échéances nationales. Il faut occuper le terrain, physiquement et médiatiquement, notamment dans l’incontournable activité de tractage sur les marchés !
Selon l’élection l’ampleur de la campagne varie, mais les élections municipales offrent un point de vue incomparable sur des fonctionnements peu connus. A taille humaine, personnifiée et personnalisée, elle permet de voir le rituel dans toutes ses étapes et d’en déplier la temporalité propre.
En route pour une promenade politique à travers le 5e arrondissement de Paris !
Apr 2, 2022
45 min

Emmanuel Taïeb reçoit la politiste Vanessa Jérome, qui vient de publier Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 2021).
Les formations partisanes écologistes se sont considérablement professionnalisées ces vingt dernières années. Au point de devenir une force politique crédible, qui a réussi à obtenir plusieurs ministères et qui a conquit plusieurs villes d’importance, comme Lyon et Bordeaux, sans oublier la ville pionnière, Grenoble. Europe-Ecologie-les-Verts s’est considérablement structuré, proposant à ses membres des formations, et leur garantissant désormais une carrière interne dans le parti et une possible carrière élective. Ce parti a réussi à intégrer des militants venant d’horizons très divers, et a théorisé les meilleurs échelons pour s’aguerrir.
Mais la professionnalisation politique ne se fait pas sans frictions, car elle reste perçue comme synonyme de compromissions et de trahisons pour certains militants écologistes. Des exemples récents illustrent bien cette ambivalence : Cécile Duflot démissionne du Ministère de l’Égalité du gouvernement Ayrault après 22 mois d’exercice, et Nicolas Hulot quitte le Ministère de la Transition écologique au bout de 15 mois. En revanche, quand Emmanuelle Cosse rejoint le Ministère du Logement du gouvernement Valls, c’est elle qui est immédiatement exclue du parti. L’exercice du pouvoir reste la marche que les Verts ont le plus de mal à monter.
Les cadres écologistes conservent en effet un habitus minoritaire, qui les voit parfois se replier sur eux-mêmes, diaboliser la politique, mais aussi être attaqués sur la cohérence entre ce qu’ils défendent et leur mode de vie personnel. Cet habitus fait cependant tenir le parti et renforce l’engagement collectif. Alors, qu’est-ce qu’être une femme ou un homme politique professionnel de l’écologie ?
Apr 2, 2022
44 min

Invités : Sébastien Dalgalarrondo & Tristan Fournier, auteurs de L’Utopie sauvage. Enquête sur notre irrépressible besoin de nature (Les Arènes, 2021).
Notre époque a ouvert plusieurs fronts pour placer la nature au cœur du débat public. Un front central qui fait de la ville saturée et polluée le lieu même du combat pour la diminution des voitures thermiques, pour des circulations douces, pour sa réappropriation par les piétons, et surtout pour sa reconnexion avec la nature. Le désir aussi de renouer avec la nature se niche tout autant dans le développement des AMAP que dans la volonté de végétaliser la ville, dans la défense des animaux comme dans la lutte contre un capitalisme aveugle. L’épidémie de Covid-19 est venue parachever la critique d’un certain mode de vie occidental avec lequel il faudrait rompre d’urgence. Et les confinements ont été marqués par la disparition des agressions sonores, des foules de travailleurs dans les transports, et l’apparition d’un temps pour soi.
Un autre front en faveur de la nature se tient dans la redécouverte éclairée de la faune et de la flore qui nous entourent, la redécouverte de cent plantes comestibles ignorées, et la réappropriation de savoirs oubliés qui n’ont plus été transmis. Comme si les hommes et les femmes des villes se sentaient désormais coupés de terroirs et de savoir-faire qui leur paraissent maintenant importants.
Le dernier front est partisan. Aux dernières élections européennes, on comptait deux listes écologistes, un parti animaliste et un parti de la décroissance. L’écologie politique se veut de moins en moins une perspective marginale, mais bien une solution crédible pour un avenir que les collapsologues et les rapports inquiétants du GIEC prédisent apocalyptique.
Comment lire ce désir de nature ?
Apr 2, 2022
44 min

Emmanuel Taïeb reçoit la critique ciné Juliette Goffart, pour un échange autour de son livre David Fincher, l’obsession du mal (Marest éditeur, 2021).
Seven, Fight Club, The Social Network, Benjamin Button, House of Cards… Toutes ces fictions ont en commun un même cinéaste, David Fincher. Après être passé par les effets spéciaux et par le clip, David Fincher rejoint à Hollywood la petite famille des réalisateurs à succès. Non sans quelques difficultés avec Alien3, son premier film, sur lequel il n’a pas le final cut. Mais dès ce moment, il va réussir à développer une oeuvre singulière, tournant autour de quelques obsessions et quelques figures, comme celles des serial killers. Dans le cinéma de David Fincher, les personnages marquent autant que les ambiances. C’est le propre des films dérangeants que de se déposer longtemps après leur visionnage, et d’être associés à des images fortes, comme cette scène dans le désert à la fin de Seven, ou le visage de Marc Zuckerberg rechargeant indéfiniment sa page Facebook pour voir si la femme qu’il a perdue le demande comme ami. Le réel dysfonctionne chez ce cinéaste. Il semble palpable, mais il se dérobe ; il est un immense faux-semblant, une immense supercherie sortie d’un cerveau malade Fincher met en scène des mises en scène, jamais très loin de Hitchcock, de Brian de Palma, voire de Christopher Nolan. Pour Fincher, doubler la fiction dans la fiction permet d’accéder à un autre pan du réel, celui qui s’agite dans les esprits et celui qui ouvre vers le Mal. C’est cette schizophrénie originelle qui autorise à s’attarder sur les rituels meurtriers et les huis-clos étouffants. C’est ce trouble entre le réel et la fiction, l’exploration de psychés malades qui voient et diffusent des signes partout, qui ont rendu cultes plusieurs de ses films. David Fincher est un obsessionnel du Mal, qu’il filme frontalement, mais dont il montre aussi la dissémination dans une Amérique qui rend fous ceux qui la peuplent.
Apr 2, 2022
46 min

Emmanuel Taïeb reçoit le chercheur Marc Hecker, co-auteur avec Elie Tenenbaum de La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle (Robert Laffont, 2021).
Le 21 janvier 2021 à Bagdad, un double attentat à la ceinture d’explosifs fait 32 morts sur une place de marché. C’est un attentat qui n’a pas de nom et qui ne restera peut-être pas dans l’histoire. C’est pourtant l’attentat le plus meurtrier de ces trois dernières années. Il a été attribué à Daech. Et il s’inscrit dans la longue litanie de la violence djihadiste, dont l’attaque contre les tours du World Trade Center le 11-Septembre 2001 marque le commencement. La fin de la Guerre froide a en effet été le début d’une autre guerre globale, beaucoup plus « chaude » ; celle que les mouvements djihadistes déclarent aux pays qui les ont vu naître et à l’Occident tout entier. Tandis qu’en réponse les États-Unis et l’Europe lancent une « guerre contre le terrorisme », qui parfois dit son nom et parfois le cache, mais avec des modalités différentes, et qui en tout cas remettent la question de la sécurité au cœur des débats politiques.
Si l’intégrisme religieux et la radicalisation politique sont anciens, le djihadisme comme doctrine irréductiblement religieuse et politique, a ceci de nouveau qu’il a essaimé sur toute la planète. Les Talibans en Afghanistan, Al-Qaïda au Moyen Orient, Al-Quaïda au Maghreb islamique, puis Daech, l’Etat islamique, ou Boko Haram en Afrique subsaharienne. Tous ces groupes ont théorisé l’action violente, et comptent bien déstabiliser les pays ennemis par les armes. Même si désormais l’espoir d’instaurer un califat s’évapore, le recours au terrorisme persiste. Souvent le fait de ceux qu’on appelle des « homegrown terrorists », nés dans le pays qu’ils prennent pour cible, après un entraînement dans la zone syro-irakienne. En France, les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hypercacher, contre les passants de la promenade des Anglais à Nice, et bien sûr les attaques du 13 novembre 2015, s’inscrivent dans cette offensive djihadiste mondiale.
Pour rompre avec les analyses très générales du djihadisme, et les querelles idéologiques indécidables, il faut revenir aux faits et c’est ce qu’entreprend mon invité Marc Hecker, dans une livre qu’il vient de co-signer sur le sujet.
Apr 2, 2022
43 min

Invité : Sylvain Delouvée, qui a co-écrit avec Sebastian Dieguez, Le complotisme - Cognition, culture, société (éd.Mardaga)
Le complotisme est un phénomène protéiforme, plus ancien qu’il n’y paraît. Parce que la figure du citoyen-détective qui découvre une vérité cachée, est une figure qu’on trouve dans la littérature dès le début du 20e siècle. Le complotisme touche en tout cas à la crédulité, à la désinformation, à la psychologie du raisonnement, et voyage : de la terre plate au trafic d’enfants. Le complotisme est composite. Il mute selon les époques et les enjeux. Si son fond antisémite est toujours bien présent, on voit à l’inverse que la passion pour les ovnis, par exemple, est maintenant passée de mode. Aujourd’hui, le complot dénoncé est celui d’élites malfaisantes qui voudraient confisquer le pouvoir, vacciner et contrôler les populations.
Pour autant, le complotisme n’est pas une simple critique des banques ou du capitalisme, car il s’agit avant tout d’un imaginaire particulier. Le complotisme ne sert pas à identifier des complots de manière sérieuse : il sert à décréter qu’il y a un complot, sans avoir besoin d’enquêter plus avant. Les puissances dénoncées sont tellement secrètes qu’on ne les verra jamais. Ce qui compte c’est la théorie du complot elle-même, l’accusation, l’entrée dans un sociabilité parallèle d’initiés. L’accusation de comploter ne disparaît d’ailleurs pas, même des années après avoir été lancée, et même en l’absence de preuves.
Le complotisme a fini par devenir un phénomène propre à la culture de masse. Mais une telle diffusion n’est pas sans effet. Entre ceux qui sont complaisants à l’égard du conspirationnisme et les complotistes bien décidés à passer à l’action, parfois violente, on mesure tout le danger démocratique que peut représenter l’imaginaire du complot.
Apr 2, 2022
43 min

Emmanuel Taïeb reçoit les politistes Cédric Passard, co-directeur avec Denis Ramond de De quoi se moque-t-on ? Satire et liberté d’expression (éd. du CNRS, 2021)
et Paul Zawadzki, co-directeur avec Frédéric Gugelot de Rire sans foi ni loi ? Rire des dieux, rire avec les dieux (Hermann, 2021)
Le pluriel devrait être de mise lorsqu’on parle du rire. Car tout sépare le rire d’émancipation du rire de mépris; et l’humour inclusif de celui qui charrie un message de haine. Les sources même du rire sont innombrables : gravure, dessin de presse, libelle, pamphlet, marionnettes, vidéos parodiques, chansons détournées ou fausses pubs. Ses formes aussi : la dérision, le sarcasme, la moquerie. De Daumier à Cabu, la caricature se confond même historiquement avec la naissance de la presse et avec la critique des élus.
Parmi les variétés du rire, il y a désormais le rire brisé, celui qui a été fracassé par les kalachnikovs un matin de janvier 2015, quand la rédaction de Charlie Hebdo a été assassinée. Il semble depuis qu’un pacte tacite ait été rompu, et qu’on intime aux dessinateurs et aux humoristes de ne plus aborder certains thèmes, ou même de se taire. La dénonciation politique de l’humour, et le tribunal populaire des réseaux sociaux entendent fabriquer des censures, qui rendent couteux l’usage de la liberté d’expression. Rire et faire rire est devenu risqué. Un risque existentiel même. Mais les offensés ne voient le rire qu’au singulier. Ils ne raisonnent plus qu’en termes de blasphème, de trauma et d’atteinte à la liberté de croyance. Les offensés sont offensifs, et les humoristes sont désarmés. A force de dire qu’on ne peut plus rire de tout, on en arrive à le plus rire du tout.
Ce serait oublier pourtant que le rire et la satire sont éminemment démocratiques. Ils participent de l’autonomie de la société civile, et de sa bonne santé critique. Celle qui s’en prend aux gouvernants, aux religions instituées, aux dogmes et bien sûr aux intégrismes. La caricature fait peur aux puritains et aux régimes autoritaires, car elle rappelle que le roi est nu.
C’est précisément cette fonction critique qui nous invite à rire encore et toujours !
Apr 2, 2022
45 min
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