
Une aube vue du train
Dater le commencement, dire quand advint, quand commença d’advenir le monde dans lequel nous vivons, préciser le moment exact où l’inflexion se fit, où la dérivée de l’histoire prit un signe nouveau, tout cela ne change rien à la factualité des choses, à leur substance. Et pourtant tout est changé, tout peut être changé de la perception, de la compréhension de ces choses en elles-mêmes inchangées.
On en a un exemple, tragique, avec le 7 octobre, avec les massacres commis le 7 octobre en Israël par le Hamas. Sur les faits mêmes, horribles, qui eurent lieu, il n’y a pas de doute ; non plus du reste que sur le caractère terroriste, inhumain, indéfendable, des actes qui furent alors commis.
Mais ces massacres ne se lisent, ne s’interprètent pas de la même façon selon qu’on considère qu’ils marquent le début d’une période nouvelle ou qu’ils prennent place dans une durée plus longue, dans une histoire tachée déjà de violence et de sang. Cette différence de perspective est une des causes du désespérant et douloureux dialogue de sourds auquel on assiste depuis des mois, entre ceux qui exigent que tout propos sur la guerre actuelle, sur la destruction, la désolation et la mort que l’armée israélienne sème actuellement à Gaza, débute par une condamnation des massacres du 7 octobre, et ceux qui considèrent qu’aussi horribles aient été ces massacres, ils sont la suite d’une longue histoire ayant déjà fait des dizaines de milliers de victimes ; qu’il n’y a donc pas plus lieu d’exiger une condamnation préalable des actes du 7 octobre qu’il n’y a lieu d’exiger une condamnation préalable de toutes les opérations israéliennes ayant conduit, depuis des dizaines d’années, à la mort de milliers de civils palestiniens ; et qu’il y a, dans l’imperception même du caractère scandaleux de ce déséquilibre, dans l’incapacité dans laquelle certains paraissent être de distinguer ce “deux poids, deux mesures”, quelque chose d’humiliant et d’inhumain, une façon de dire (même pas de dire : de faire comme s’il allait de soi) qu’elles ne pouvaient évidemment être que d’un côté, les victimes innocentes.
À faire commencer les choses le 7 octobre, à produire un récit dans lequel l’horreur qui déferla ce jour-là ne sort de nulle part, jaillit inexpliquée d’une contrée paisible où tout se passait bien, on ne fait pas que réécrire l’histoire, on la rend incompréhensible. On s’empêche de voir que si ce qui se passe aujourd’hui à Gaza peut être vu comme une réaction au 7 octobre, c’est surtout la répétition d’une histoire mille fois jouée, celle des Palestiniens écrasés par Israël dans l’indifférence des grandes nations, comme si leur vie valait pas celle des victimes du 7 octobre, comme si le droit à vivre heureux et en paix ne valait pas pour elles.
En faisant du 7 octobre un commencement, on s’interdit de voir tout ce qu’il y a comme recommencement, comme simple et tragique recommencement, dans l’immolation des Gazaouis dans le silence des nations.
May 30, 2024

La poésie est partout, et parfois dans les lieux les plus inattendus, les plus improbables comme on dit, par exemple dans les procès-verbaux (et quoi de plus sérieux qu’un procès-verbal ?) d’une instance aussi digne et emplie de gravité que le Conseil supérieur de l’énergie (le CSE pour les intimes).
Avant d’être relus par les membres du conseil et l’administration, les comptes-rendus des séances du CSE sont rédigés par des sténotypistes qui, le plus souvent (et on ne leur jettera certes pas la pierre !), ne sont pas des spécialistes de cette matière parfois compliquée et souvent jargonneuse qu’est l’énergie.
Et c’est pourquoi, au détour de la retranscription d’une intervention où il était question de la “courbe de Merit order” (i.e. le classement des installations de production (ou d’effacement, ajouteront les un peu cuistres) en fonction de leur coût marginal de mobilisation), j’ai eu la joie (une vraie joie, sans aucune moquerie ; du simple plaisir sans tache), de découvrir que cette expression évidemment barbare et incompréhensible avait été remplacée par celle, rigolote, gracieuse et infiniment plus parlante, de courbe de mérite-ordures.
Cette courbe de mérite-ordures, qui jaillissait comme un grand rire moqueur de ces dizaines et dizaines de pages remplies de choses très importantes mais infiniment rébarbatives, a éclairé ma journée, (et plus que ça en vérité). Elle m’a ouvert des horizons de correspondances poétiques et analogiques, des trous de vers dans l’espace-temps de la science économique dont, plusieurs jours après, je ne suis pas encore revenu.
Ah ! La courbe du mérite-ordures, quelle fantastique, quelle délicieuse invention ! Merci à celle ou celui qui sut la dénicher.
May 24, 2024

Boule de pâte
Un petit énervement contre moi-même, mâtiné de regret, hier soir, tandis que je pétrissais la pâte à tarte que je venais de faire. De l’énervement et du regret à l’idée de tout le plaisir que j’avais perdu, pendant des dizaines d’années, en achetant de la pâte à tarte vendue dans le commerce au lieu de la faire moi-même, de la pétrir moi-même avec de la farine, de l’huile, du sel et de l’eau, et d’éprouver ainsi, sous mes doigts et ma paume, le contact soyeux de la farine formant peu à peu pâte et celui, souple, plastique, élastique, érotique, de la pâte devenant chair.
Ils m’ont bien eu, me disais-je, ces vendeurs de pâte préfabriquée, à me convaincre qu’à utiliser leur produit je gagnerais du temps, alors que ce temps gagné était justement celui qu’il aurait fallu ralentir, allonger, arrêter, le temps béni des mains dans la farine.
C’est toujours un marché de dupes avec ces histoires de temps gagné : on nous fait miroiter un gain de temps qui nous permettra d’accroître celui dont on dispose pour nous et ceux qu’on aime ; et l’on se rend compte que ce temps prétendument gagné est gaspillé devant sa télévision ou son téléphone tandis qu’est irrémédiablement perdu le temps en fait bien agréable qu’on employait à faire les courses, la cuisine, les tâches ménagères ou le bricolage. On a seulement remplacé un travail domestique dont on tirait fierté par de la consommation de masse, une consommation qui laisse un goût amer de temps perdu.
C’est le même processus qu’avec la vitesse : on nous présente (mais nous tombons si facilement dans le panneau que nous sommes certainement plus consentantes que victimes), on nous présente la vitesse comme le moyen d’avoir plus de temps pour faire des choses intéressantes ; nous approuvons ce discours qui nous paraît si juste, si pertinent, si frappé au coin du bon sens ; hochons la tête à l’énoncé de cette apparente évidence ; et oublions que, très souvent, le temps gagné sur le déplacement est le sel même du voyage, sa substance la plus subtile et la plus irremplaçable ; qu’il y a, dans le trajet, dans la longueur, la durée, les affres et la fatigue du trajet, un espace, une ouverture, une attente sans lesquelles le voyage perd ses couleurs les plus vives, se désincarne et s’effiloche.
J’en viens à me dire qu’il y a probablement, dans toute tentative pour gagner du temps, dans tout effort produit à cette seule fin, quelque chose d’intrinsèquement faux et peut-être même mensonger, car passant systématiquement sous silence le deuxième terme de l’échange : or il y a toujours, dans le gain de temps (dans ce qui ne vise que le gain de temps), une contrepartie, quelque chose de perdu, un essentiel, parfois, qui disparaît.
Merci à Mylène qui m’a enfin convaincu de faire ma pâte au lieu de l’acheter.
May 22, 2024
3 min

Louis Convers, Les quatre saisons (détail), Petit Palais, Paris
Je regardais, hier soir, mes compagnes et compagnons de théâtre : chacun tenait son rôle du mieux qu’il le pouvait puis, à la fin du cours, nous nous éparpillâmes, redevenant qui nous étions ; ce matin, j’écoutais de la musique, des musiques diverses, entraînantes et calmes, joyeuses et mélancoliques, dans l’émotion desquelles, ravi, je me plongeais ; et je me souvenais de cette jeune femme par deux fois croisée l’autre jour, dans la rue, à quelques minutes d’intervalle, avec son téléphone : je l’avais vue sanglotante, puis riant aux éclats.
Ce qui nous rend si attachants et magnifiques (et parfois, malheureusement, méchants et maléfiques) ; ce qui fait de la compagnie de nos semblables un trésor passionnant et inépuisable, c’est cette polyvalence, cette versatilité, pour reprendre le mot anglais, qui me semble moins connoté de mécanique et de chimie que le terme français, plus aérien, plus juste : nous sommes de cette espèce dont chacun des représentants est capable de créer, de produire, de susciter, de partager, de ressentir une gamme probablement infinie d’idées, d’oeuvres, de pensées, de sentiments, d’émotions : en chacune et chacun d’entre nous, un univers plus infini que l’infini gît, palpite et parfois se dévoile.
Quand on prend conscience de cela, comme c’était le cas ce matin tandis que je vibrais dans le noir aveuglant d’une chanson d’Amy Winehouse, sa voix déchirant mes entrailles ; quand on prend conscience de cela, comme cela arrive, de temps à autre, dans une révélation brutale qui fulgure et saisit, on est bouleversé : rempli d’admiration pour cette créature (je parle de nous autres) si extraordinaire, si talentueuse, si sensible ; et brisé, en même temps, par la perception de la fragilité des choses, la tristesse qui nous envahit du gâchis que nous faisons de toutes ces qualités ; et, nouant tout cela dans un éblouissement, l’intuition qu’il ne saurait en aller autrement, que cela forme un bloc indissociable, et qu’il faut, pour faire le meilleur, être capable du pire.
Nous sommes versatiles, et nos maquillages, nos coiffures, nos scarifications, nos vêtements ne sont que des couches ajoutées à la diversité prodigieuse de nos sentiments et de nos émotions, qui déjà se traduit dans nos traits, nos expressions, nos sourires, nos sourcils, nos mains, notre phénoménale capacité d’adaptation.
Les autres animaux ont-ils cette faculté que nous avons de ressentir, d’exprimer, de jouer, d’assumer mille rôles différents et contraires ? Nous ne savons pas, comme avec nos semblables, décrypter le langage de leur corps, de leurs cris, de leur attitude. J’ai toutefois le sentiment que nous sommes particulièrement doués, faits d’une cire particulièrement molle, que nous sommes l’être aux cent visages pour être l’être sans visage, cet enfant d’Epiméthée qui s’habille car il est nu.
Nous sommes cette créature qui est moins qu’elle ne devient, à chaque instant devient ; qui n’étant rien peut être tout.
May 5, 2024
4 min

Il y a sûrement des antisémites parmi les étudiants qui, aux États-unis, en Italie, en France ou ailleurs, protestent et manifestent contre la guerre menée à Gaza par Israël, contre les conditions dans lesquelles Israël mène sa guerre à Gaza. Et parmi ceux qui, dans ces mouvements, arborent des mains baignées de rouge, il y en a sûrement qui se réfèrent ainsi au massacre de Ramallah le 12 octobre 2000 et qui, ce faisant, appellent au meurtre.
Ici comme ailleurs et toujours, cet antisémitisme est déplorable, inexcusable, injustifiable. Et de même pour cet appel au meurtre.
Mais réduire cette protestation, cette émotion, cette dénonciation d’un conflit qui se solde par des dizaines de milliers de morts civiles, l’anéantissement de centaines de milliers d’habitations, la destruction systématique d’infrastructures scolaires ou universitaires, à l’antisémitisme ; faire comme si (et a fortiori croire) il fallait être antisémite pour considérer qu’il y a, dans la façon dont le gouvernement israélien mène cette guerre, dans la dévastation méthodique de la bande de Gaza, quelque chose d’inacceptable, c’est de l’aveuglement.
Il y a sûrement, parmi ceux qui protestent contre les opérations menées à Gaza, des antisémites ; comme il y a sûrement, parmi ceux qui défendent cette opération, des personnes qui ne souhaitent finalement que l’anéantissement de Gaza. Mais réduire les deux camps à ces positions-là, prêter main forte au processus de désinformation consistant à caricaturer l’adversaire, à le réduire à un être vil et démoniaque, à le déshumaniser, c’est faire le lit des extrémismes.
La stratégie des extrémistes, depuis toujours et d’où qu’ils soient, consiste à faire de l’adversaire, de l’adversaire considéré comme un bloc, un monstre assoiffé de sang, pour justifier qu’on le massacre et pour susciter ainsi, chez l’autre, une telle haine que tout rapprochement, tout dialogue devienne illégitime et impossible. Ce fut la stratégie des massacreurs du 7 octobre comme c’est probablement la stratégie d’une partie de l’armée israélienne : agir sauvagement pour que nul retour en arrière ne soit possible.
Il serait naïf et irresponsable de nier l’existence, dans les deux camps, de méchants ; ce serait tomber dans leur piège. Mais ne voir qu’eux, ne parler que d’eux, et oublier les autres, toutes celles et ceux qui, ici comme partout, ne demandent qu’à vivre une vie paisible et douce, c’est également faire leur jeu, contribuer à leur sale besogne.
Ceux qui ne voient, ceux qui veulent ne voir, dans les foules demandant la paix pour Gaza, que des assassins en puissance ou des complices des assassins ; ceux qui, dans les mains brandies par les manifestants, ne veulent voir que celles peintes en rouge, et précisément celles d’entre elles qui le seraient pour de mauvaises raisons, ceux-là se voilent la face et apportent leur pierre à la lourdeur, à la pesanteur des choses.
Apr 30, 2024
3 min

Des anémones pulsatilles, sur le plateau du Larzac
Hier, 24 avril, le Journal officiel a publié l’arrêté du 23 avril 2024 “relatif aux caractéristiques de la carte professionnelle des gardes champêtres”. Ce texte précise, entre autres choses, que :
La carte professionnelle mesure 105 mm de hauteur sur 75 mm de largeur. Elle est plastifiée.De la partie supérieure droite à la partie inférieure gauche du recto figure un barrement tricolore.Sur la partie inférieure droite du recto figure la photographie d’identité de l’agent, vu de face, en tenue de service, tête nue.Sur la partie inférieure gauche du recto figure la mention : « Les autorités civiles et militaires sont invitées à laisser passer et circuler librement le titulaire de la présente carte qui est autorisé à requérir l’assistance de la force publique pour les besoins du service, dans la limite des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi. »
Ce qu’on apprend aussi, c’est qu’il existe un autre texte, l’arrêté du 22 août 2023, relatif, lui, “aux caractéristiques des tenues et de la signalisation des véhicules des gardes champêtres”. C’est ce texte qui détaille les différents éléments de l’uniforme, des uniformes, plutôt, car il y en a plusieurs, et qui précise notamment les dimensions, matières et couleurs des coiffures, galons et autres insignes. Ainsi l’article 5 dispose-t-il :
Les références techniques des couleurs des tenues des gardes champêtres sont ainsi fixées :1° Pour la couleur appelée « vert », la référence est Pantone 19-5513 TPX ;2° Pour la couleur appelée « bleu », la référence est Pantone 19-3921 TPX ;3° Pour la couleur appelée « bleu ciel », la référence est Pantone 14-4115 TPX ;4° Pour la couleur appelée « kaki », la référence est Pantone 18-0107 TCX Kale.
Je me rends compte, lisant ces textes, que je ne sais pas ce qu’est un garde-champêtre. J’ai à l’esprit l’idée d’un fonctionnaire communal chargé d’intervenir en cas de trouble, une sorte de gendarme qui n’en aurait pas les attributs militaires et qui interviendrait dans les zones très rurales ; mais je ne fais pas très bien la différence avec les garde-chasse, les deux se mêlant dans la représentation visuelle que je m’en fais et qui est directement inspirée, je le sais, par l’image, tirée d’un album de Tintin, d’un personnage qu’on croise dans les parages de Moulinsart, d’un bonhomme moustachu vêtu d’un pantalon, d’une vareuse et d’une casquette presque façon garde rouge.
C’est une image plutôt positive, celle d’une sorte de gardien de la paix au sens initial du terme, qui serait là pour que tout se passe bien, pour mettre de l’huile dans les relations de voisinage, pour veiller aussi à la propreté des lieux et au respect de la nature et de l’environnement.
Mais ce qui me plaît, surtout, ce qui me plaît par dessus tout c’est le nom. Ce titre de garde-champêtre est tellement suranné, tellement ridicule et tellement adorable ! C’est comme le titre de vaguemestre que j’aurais probablement porté, à l’issue de mes classes, quand je faisais mon service militaire, si je n’avais finalement été muté comme professeur au Prytanée de La Flèche. Vaguemestre, garde-champêtre : tout cela a, peut-être à tort, le son un peu vieillot,
Apr 25, 2024
4 min

Il y a un livre de Don DeLillo, intitulé Les noms, dont l’histoire (passablement tortueuse) côtoie celle d’une secte d’adorateurs des mots, des noms, du langage ; d’adorateurs de la puissance, de la toute-puissance créatrice des noms. Je pense à ce roman chaque fois que je me rends à la cantine du bureau et que, arrivé devant les plats, qui sont là, devant moi, je ne puis cependant m’empêcher de tourner le regard vers la gauche et l’affichette qui, sur le mur, donne et détaille leur nom. Voir les mets ne me suffit pas ; il faut encore, il faut absolument qu’ils soient nommés.
Je constate, à observer les personnes qui sont devant moi dans la file, que ce comportement est largement partagé ; et je sais d’expérience qu’il se reproduit en toutes circonstances : quoi que nous fassions, où que nous soyons, il ne nous suffit pas de voir, d’entendre, de toucher, de sentir, de goûter les choses ; il nous faut encore, pour avoir le sentiment, ou peut-être seulement l’impression, de les connaître, savoir leur nom. Sans ce nom quelque chose nous manque, manque à notre connaissance des choses.
Je crois que cette nécessité du détour par le langage est assez universelle, sans doute même atavique. Mettre un nom sur les choses, pouvoir mettre un nom sur les choses est comme une exigence du fonctionnement de notre esprit qui se sent très mal à l’aise, très dépourvu vis-à-vis de ce qui ne peut être nommé, vis-à-vis des réalités auxquelles aucune case langagière ne peut être associée. À telle enseigne que les choses sans nom, ou celles qui ne peuvent être nommées, sont depuis toujours associées au mal absolu, au comble de l’horreur, d’une horreur qui, quand elle devient paroxysmique, est elle aussi dite sans nom.
Nous vivons dans deux mondes : celui des êtres et des choses, et celui des idées et des mots ; deux mondes entre lesquels nous naviguons sans cesse et sur les deux jambes desquels nous sommes à chaque instant juchés, balançant notre attention de l’une à l’autre pour saisir pleinement ce qui nous entoure. Mais même si le monde des choses est nécessaire à notre survie, c’est pour le monde des mots, pour le nom des êtres et des choses que nous vivons vraiment : pour les contes et les mythes, les récits et les histoires. Qu’il y ait, dans tout le cinéma que chacune et chacun d’entre nous se fait, une part d’irréel, de rêverie, de paroles, cela nous gêne, nous effraie infiniment moins que la perspective, la hantise d’une vie dont rien ne pourrait être dit, d’une chute dans l’indicible.
De là probablement en partie notre indifférence vis-à-vis de la catastrophe qui arrive. Ce n’est pas que des méchants détournent notre attention pour continuer leurs méfaits ; c’est que nous sommes les membres de cette espèce qui vit dans ses mots et ses rêves, qui vit plus dans ses mots et ses rêves qu’elle ne vit dans le monde physique, dans le monde des choses et des êtres.
Apr 22, 2024
4 min

Le printemps au dessus de Creissels
Il y a toujours, sur les chemins de Compostelle, une atmosphère, un parfum, un suintement plutôt, de repentance ; toujours, ou très souvent, chez celles et ceux qui le parcourent, quelque chose qui relève de l’épreuve, du désir d’introspection, du besoin de faire le point, un point forcément difficile et torturant, avec soi-même. Et cela donne à la randonnée sur le Chemin une coloration, une lourdeur particulières, une gravité que, nolens volens, on ressent.
Marcher toute la journée, quand on a, accroché dans le dos, un sac toujours trop lourd, parce qu’il est gros non seulement de sa tente et de ce qui est nécessaire mais aussi de tout ce qui est inutile et dont on a cru pourtant ne pouvoir se passer ; marcher toute la journée, quand celle-ci commence son déclin et que les dizaines de kilomètres ont acquis le droit de se mettre au pluriel, est toujours fatiguant, du moins pour les petites natures. Mais c’est une fatigue légère, joyeuse, une fatigue enjolivée, constellée des paillettes de la vanité un peu ridicule qu’on éprouve dans l’exploit – et même dans ce qui ne l’est pas.
Quand les oiseaux chantent, que les hirondelles filent en tous sens, que les fleurs partout sont répandues sur l’herbe des prairies, que les papillons, les abeilles et les bourdons si gros, si poilus, si indifférents, si mignons, volètent d’un coeur à l’autre ; quand la splendeur du printemps éclate tellement qu’on en est ébahi, il n’y a que la joie, la joie dont on se laisse envahir, qui soit à la hauteur de la beauté du monde.
Le reste, qui ne peut émerger que par des chemins noirs et vicieux, qui se nourrit de notre renfermement et de notre fermeture ; le reste n’est qu’orgueil.
Vive les GR laïques. Et honnis soient les repentants et les remplis de gratitude !
Apr 19, 2024
2 min

Lum, un personnage du manga Urusei Yatsura, photographié dans la collection de Hervé di Rosa, (c) Centre Georges Pompidou
Dans Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, Antoine passe son temps à dire de sa jeune sœur Suzanne qu’elle “veut avoir l’air “, alors que c’est lui qui, toujours et systématiquement, se donne un air, lui “qu’aimerait avoir l’air mais qui a pas l’air du tout”, comme cet autre frère, cette pauvre hère que chante Jacques Brel dans Ces gens-là.
C’est étrange comme, souvent, on veut avoir l’air ; et amusant comme, voulant avoir l’air, on en accuse souvent les autres, si prompts, si habiles nous sommes à déceler chez autrui le mal qui nous ronge et dont nous espérons probablement alléger le fardeau en le répartissant sur d’autres épaules que les nôtres.
Avoir l’air. J’ai longtemps passé ma vie à cela, posant comme ça n’est pas possible, incapable de savoir ce que, au fond, j’étais, doutant même de l’existence, de la consistance d’un tel vrai moi. Je n’en suis pas vraiment sorti. J’ai seulement fini par penser que j’étais peut-être cela, ce flottement continuel, cet éternel Zelig.
L’autre jour, Aaron, qui a peut-être 22 ans, m’expliquait qu’elle ne se sentait pas adulte parce qu’elle n’avait pas tous les codes, toutes les connaissances, toutes les habitudes. Je ne les ai pas non plus ; et je ne suis probablement adulte que d’avoir accepté cela, qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais de lieu où je pourrais me dire : “J’y suis ; je suis arrivé”.
On croit parfois qu’avec l’âge vient l’indifférence et le désabusement, ce qu’on appelle poliment la sagesse, une sorte de fatigue, de discipline dirait Katia, des émotions. Mais non ! Comme me le disait Marc, l’autre jour, dans l’ascenseur, au bureau : à chaque printemps on se fait avoir par la jeunesse, le renouveau et la beauté des fleurs ; à chaque printemps on se retrempe, comme un acier, dans l’espérance, et on se réattendrit.
Je m’éloigne, mais pas tant que cela. Ce que je veux dire, c’est que, même s’ils n’ont pas que des qualités, j’aime bien celles et ceux qui veulent avoir l’air, parce qu’ils veulent cela de ne pas être totalement pétrifiés, totalement à l’aise, totalement collés à leur masque, à leur rôle. C’est bien, l’authenticité, mais il faut, pour être authentique, être d’abord ancré, sûr de son être, de sa place, de ses désirs ; et je suis de ceux qu’une telle certitude étonne, et à vrai dire effraie un peu aussi. Qu’on puisse vraiment se définir, se figer en quelque chose d’univoque, de définitif, justement, j’ai du mal à le croire et le croire me fait mal.
J’aime bien Antoine, qui a plein de défauts, de vouloir toujours avoir l’air, parce qu’il n’est sûr de rien, et même pas de cela.
Mar 27, 2024
3 min

L’autre soir, au Monoprix de la rue de Rennes, des cris fusent. Un homme a découvert une différence entre le prix d’un paquet de yaourts affiché sur les rayonnages et celui qui lui est facturé à la lecture du code-barres. Il proteste de façon véhémente, hurle que c’est un scandale, et ajoute que ce n’est pas pour la différence, minime, mais “pour le principe”. Puis il part vérifier, constate qu’il s’était trompé et n’avait pas regardé la bonne étiquette. Il n’en continue pas moins à vitupérer, expliquant que même s’il n’y a pas eu d’erreur, il aurait pu y en avoir une, et qu’encore une fois, ce ne sont pas les quelques centimes (imaginés) de différence qui le scandalisent mais le principe.
Stupéfait, comme un peu tout le monde, par ses cris qui s’entendaient de loin, je me faisais la réflexion que la mise en avant de ce “pour le principe” (je dis bien la mise en avant ; pas la pensée) est le plus souvent louche, voire carrément de mauvaise foi, car elle concerne toujours, quoi qu’on prétende, des incidents où nous sommes perdants, où l’irrespect des principes nous est dommageable.
Car quand ce sont vraiment les principes et eux seuls que nous défendons, quitte à perdre à leur application, nous ne parlons pas, il ne nous viendrait pas à l’esprit de parler de principe ; nous parlons d’honnêteté, de justice, d’équité ou éventuellement de scrupules. La mise en avant des principes, des seuls principes, c’est seulement quand nos intérêts sont en jeu, serait-ce de façon minime.
Il est au demeurant parfaitement légitime de réclamer la bonne application des règles, y compris lorsque cette bonne application nous est favorable. Mais nous n’osons pas, craignant à la fois de paraître intéressés et grippe-sous, ou inutilement procéduriers. C’est pourquoi nous invoquons les principes, qui ne sont pourtant pas, en l’occurrence, ce qui nous pousse à agir.
C’est dans la colère, la colère totalement disproportionnée que manifestait mon bonhomme, et qui me rappelait celles qu’a parfois Katia lorsqu’elle doit affronter sa propre mauvaise foi, que s’exprimait le malaise de ce mensonge, de ce mensonge non assumé. Ces cris nous cassaient les oreilles mais c’est d’abord à lui qu’ils étaient destinés, à lui qu’il en voulait.
Mar 23, 2024
2 min
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