Aldor (le podcast)
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Aldor
Un site avec des mots, des images et des sons
L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)
Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible. La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : “Je vis le firmament et toutes ses dépendances”. Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : “nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait.” Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une “voix du ciel” qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit. L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin. La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18 Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création. Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création. C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer : “L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute.” Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est...
Jul 11
5 min
Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)
Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts. Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme. Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, “subordonnée à l’espèce“, aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes. De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : “ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité.”. La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance : “Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être.”. Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces c...
Jun 21
20 min
La pêche du jour (d’Eric Fottorino)
“Le Yéménite est plus fin que la bonite” : c’est de cette rime, qui pourrait être tirée d’une comptine pour petits ogres, qu’Eric Fottorino est parti, en juin dernier, pour écrire La pêche du jour, petit texte cinglant à la lecture théâtrale duquel j’ai assisté, hier soir, à Normale Sup. Jacques Weber et Lola Blanchard étaient les lecteurs-interprètes et, à l’issue de la lecture, fut organisé, sous la direction de Leila Vignal, directrice du département de géographie, un échange entre l’auteur et deux élèves membres de l’association MigrENS, qui aide des réfugiés en leur donnant des cours de Français et en les accompagnant dans leurs démarches administratives. François Thomas, président de SOS Méditerranée France, à qui toutes les recettes du spectacle sont reversées, prit également la parole. Le texte d’Eric Fottorino est une fable, ou une farce, cruelle. Mais le plus cruel réside dans le fait que la réalité qu’il dénonce est déjà intrinsèquement si terrible que l’amplification passe presque inaperçue : l’horreur vraie est déjà telle que l’exagération qui y est ajoutée ne change pas significativement la donne : oui, dans la réalité, on ne pêche ni ne mange les migrants ; on ne compare pas la chair du Yéménite à celle de la bonite. Mais le plus important, dans l’affaire, est-il ce qu’on fait des morts ou ce qu’on fait pour que les vivants ne meurent pas ? Un pêcheur donc, installé à Mytilène, dans l’île de Lesbos où il était professeur d’humanisme avant que l’université ne ferme. Mais il faut bien vivre ; il s’est reconverti dans la pêche : la pêche classique, d’abord, à la palangrotte ; puis la pêche aux migrants quand est venu le temps des grandes migrations, de ces grands bancs qui s’échouent là, venus de la Turquie voisine. Un brave homme, une sorte de Créon. Il sait ce que son activité a de détestable et ne se fait pas d’illusion mais aussi qu’il rend service à tout le monde et qu’on lui est reconnaissant de faire le sale boulot. Et d’ailleurs, ce qu’il fait est-il si détestable ? Quel destin pour les réfugiés échappés aux périls du voyage, à la traversée, aux trafiquants, aux camps de transit, aux jungles ? Rejetés, soupçonnés, déplacés, parqués, expulsés, leur sort n’est guère enviable et ceux qui les aident tombent sous le coup d’un délit de solidarité créé pour l’occasion. De tout cela, le monde et l’opinion déjà se sont émus. Puis le temps a passé. Puis on a oublié. Le corps du petit Aylan Kurdi retrouvé sur une plage turque, c’était en 2015. De l’eau a coulé sous les ponts, d’autres drames sont venus, d’autres catastrophes se sont ajoutées à la pile. Il faut, pour retenir à nouveau notre attention, renouveler le genre, surprendre. La création littéraire permet ça, observa Eric Fottorino. Mais c’est aussi qu’on monte en gamme dans l’horreur : un peu de cannibalisme ajoute du piquant à ces histoires ressassées et un peu ennuyeuses. Et tout ça pour quoi ? Reflétant les propos désabusés du pêcheur, le témoignage des deux militants de MigrENS disait bien la difficulté du parcours d’après : difficulté à aider, difficulté à apprendre quand on est occupé à survivre, qu’on est chassé d’un lieu à un autre,
Mar 31
7 min
Laureline, Mara et autres héroïnes
On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse. Laureline Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune. De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.). Barbarella Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit. Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises. Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin,
Feb 3
9 min
Un dépôt d’or pur (Simone Weil)
Dans une lettre à ses parents datée du 18 juillet 1943 (lettre qu’on trouvera plus bas dans son intégralité), Simone Weil parle de la certitude intérieure croissante qu’elle éprouve qu’il se trouve en elle un “dépôt d’or pur qui est à transmettre” ; que c’est un bloc massif, qui croît avec le temps et l’expérience, qui ne peut être distribué par petits morceaux ; que certains, autour d’elle, le sentent confusément, soulignent son intelligence mais se refusent cependant à l’effort d’attention qui permettrait de recevoir le bloc tout entier ; alors ils disent : “C’est très intéressant” et puis passent à autre chose. Ce passage (lu dans l’enregistrement joint) est étonnant et énigmatique ; de quoi parle-t-elle ? Les esprits mystiques, au premier rang desquels Marie-Madeleine Davy*, voient dans ce passage une sorte de Coming out, de confession spirituelle dans laquelle Simone Weil tenterait d’expliquer à sa mère (car c’est à elle que ce propos précisément s’adresse) la conviction d’avoir trouvé au fond d’elle-même, de son intériorité, le trésor de lumière, la transparence, la flamme, Dieu. Compte tenu de la personnalité de Simone Weil, de ses convictions, un tel aveu aurait du sens. Mais il serait bien impudique venant de la si pudique Simone Weil, qui n’a pas l’habitude des grandes démonstrations, surtout dans ces matières. Et pourquoi est-ce à sa mère que cet aveu serait destiné ? Deux semaines plus tard, le 4 août 1943, Simone Weil revient sur ce même sujet dans une autre lettre à ses parents mais elle le fait dans un passage un peu décousu, relatif aux fous, qui n’éclaire pas beaucoup notre lanterne même si peut-être y transparaît, plus sans doute que la première fois, un certain désespoir : “Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en f ait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.
Jan 19
2 min
Âge, corps, femmes, hommes
Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie, est un livre plein de richesses : beaucoup d’idées qui me paraissent fausses et que je ne partage pas ; beaucoup qui sont passionnantes, ouvrent des horizons, mettent le doigt ou un nom sur des phénomènes et des situations qui soudain s’éclairent. J’ai évoqué ailleurs l’assignation des femmes à leur corps, dont l’autrice parle largement ; je m’intéresserai ici à leur vieillissement, auquel le passage que je lis et qu’on peut entendre est consacré : le vieillissement (celui des corps, notamment) et la façon très différente dont ce phénomène universel est perçu, vécu, montré, selon qu’il concerne les femmes ou les hommes. Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (Florence, Galerie des Offices) Camille Froidevaux-Metterie expose la façon dont, du fait de l’assignation des femmes à leur corps mais aussi à la maternité et donc à la jeunesse, leur vieillissement est une sorte de contradiction, d’oxymore, de tabou, dont la représentation est largement évitée. À la première lecture j’ai tiqué, considérant qu’il y avait dans ces propos beaucoup de projections fantasmatiques, de mise sur les dos des hommes de comportements et de visions forgées par les femmes elles-mêmes. Puis, relisant et réfléchissant, j’ai adhéré. Ouvrons les yeux et regardons les œuvres d’art : gravures, peintures et surtout sculptures. Ce qui saute aux yeux (quand on y prête attention), c’est la dissymétrie totale existant dans les représentations entre les hommes et les femmes selon leur âge. Dans l’art occidental au moins, les hommes sont de tout âge ; les femmes sont le plus souvent jeunes, comme elles le restent, encore aujourd’hui, au cinéma. Les places publiques, les musées, les églises, les frontons de nos monuments, les cariatides, les fontaines, mêlent aux David et aux Appolon de vieux sages, de vieux prophètes, des hommes et des dieux vénérables aux traits alourdis par les ans ; les femmes y sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent. Léon Fagel, Michel-Eugène Chevreul (Jardin des Plantes, Paris) Antoine Bourdelle, La victoire (Musée d’Orsay, Paris) Dans sa représentation publique, la femme est jeune, pleine de vie. Et quand cela n’est plus le cas, elle devient invisible ou se mue en sorcière ou bien encore en une sorte de monstre. Francisco de Goya, Escena de Brujas (Madrid, Musée Lazaro Galdiano) Trumeau de la Sainte-Chapelle, Paris L’homme peut vieillir ; la femme ne le peut guère : elle s’évanouit ou change de nature, perdant jusqu’à son caractère humain. Ça n’est pas la beauté qui est en cause : la beauté ne dépend pas de l’âge et ...
Jan 16
6 min
Venise sauvée (de Simone Weil)
En 1940, Simone Weil commence la rédaction d’une tragédie : Venise sauvée, qu’elle laissera inachevée à sa mort, en 1943. La pièce a pour cadre la Venise de 1618 et raconte le coup de force tenté cette année là, selon l’abbé de Saint-Réal, par l’ambassadeur d’Espagne pour renverser la République vénitienne. Cette conjuration, qui échoua, avait déjà été l’argument, au XVIIè siècle, d’une pièce de Thomas Otway portant le même titre, et qui avait eu grand succès. Simone Weil reprend l’épisode mais modifie l’angle de vue, passant du récit d’une passion amoureuse malmenée à une réflexion sur le pouvoir, la nation et la force. Elle écrit en effet Venise sauvée dans les mêmes mois pendant lesquels elle rédige ce qui deviendra L’Enracinement et, également, certains passages de L’Iliade ou le poème de la force ; les thèmes traités se répercutent de l’un à l’autre texte. Comme L’Enracinement, la pièce demeure inachevée. Si certains passages et dialogues ont été entièrement rédigés, beaucoup d’autres restent lacunaires et ne sont que résumés, esquissés ou même simplement évoqués par des didascalies et des annotations parfois elliptiques : “Etc. Thème de l’irréalité. Carthage, Carthagène, Persépolis.“. La structure de la pièce, et son déroulement, sont cependant connus. Aurait-elle été jouable ? C’est difficile à dire, dans son état fragmentaire : beaucoup de discours et de monologues, peu d’action ; mais peut-être aurait-ce néanmoins été porté par la tension dramatique. Dans la scène lue, qui se situe au début de l’acte II, je prête ma voix à Renaud, chef des mercenaires engagés par l’ambassadeur d’Espagne pour mener le coup de force contre les institutions vénitiennes. Son discours s’adresse à Jaffier, un capitaine de vaisseau provençal qui a été chargé de mener l’assaut, et qui est le véritable héros de la pièce, un “héros parfait” pour reprendre les mots laissés par l’autrice dans ses notes. Le soir venu, quelques heures avant l’attaque de la ville, Renaud donne à Jaffier un cours de guerre, une leçon d’anéantissement et de déracinement de l’ennemi : comment abattre un peuple de manière telle qu’il ne se relève pas, qu’il reste à jamais fracassé à terre. “On enverra leurs peintres et leurs musiciens à la cour de Madrid ; ils y seront estimés. Il faut que les gens d’ici se sentent étrangers chez eux. Déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants. Il faut tuer la cité au point que les citoyens sentent qu’une insurrection, même si elle réussissait, ne pourrait la ressusciter ; alors ils se soumettent. “ Dans ce grand discours de Renaud, deux choses sont frappantes. La première est la fascination qu’au travers de ce personnage, Simone Weil semble une nouvelle fois éprouver pour la douleur, la souffrance, la violence, l’humiliation. L’insistance avec laquelle Renaud souligne la nécessité d’écraser les Vénitiens,
Nov 11, 2021
5 min
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
En septembre 1791, Olympe de Gouges publie à l’attention de l’Assemblée nationale une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qu’elle adresse également à la reine, Marie-Antoinette. Les 17 articles du texte sont calqués sur ceux de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen publiée en 1789, à ceci près que la femme et la citoyenne, que la Déclaration de 1789 ignorait, y sont introduits et explicitement désignés. Comme on peut le voir dans le tableau comparatif ci-dessous, le nouveau texte se contente parfois de compléter la déclaration originelle ; parfois il le parodie ; à certains endroits, enfin, il s’en éloigne plus fortement pour dénoncer le sort réservé aux femmes, celles-ci ayant les devoirs mais ne disposant d’aucun des droits civiques reconnus aux citoyens mâles : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen   Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne Article premier.   Article premier. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.   La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. II.   II. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.   Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression. III.   III. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.   Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. IV.   IV. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.   La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les loix de la nature et de la raison. V.   V. La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.   Les loix de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces loix, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas. VI.   VI. La Loi est l’expression de la volonté générale.
Oct 29, 2021
6 min
Elégie de Marienbad
Gœthe a 73 ou 74 ans en 1823, lorsqu’il demande la main de Ulrike von Levetzow, une jeune fille de 19 ans qu’il côtoie depuis plusieurs étés à Marienbad. La jeune fille refuse ; Gœthe se lance alors dans l’écriture de l’Élégie de Marienbad, un long poème qu’il fera paraître quelques années plus tard. Quand il tombe amoureux et confie à un ami commun le soin de porter sa demande, Johann Wolfgang von Goethe est un héros national, l’équivalent allemand de ce que sera, à la fin du siècle, Victor Hugo en France. Et c’est cet homme couvert de gloire et infiniment respecté qui demande en mariage une jeune fille de 19 ans. Interrogée plus tard, bien plus tard car elle mourut elle-même à 95 ans, Ulrike nia toujours avoir ressenti et montré, à l’égard du vieux poète, autre chose qu’une affection filiale ou grand-filiale. Et pourtant, il tomba amoureux d’elle ; et pourtant il demanda sa main. Cette chute en amour et cette demande sont extraordinaires. C’est cela que chante l’élégie : un homme de 74 ans, qui se semble à lui-même avoir tout vécu, n’avoir plus rien à découvrir, soudain renaît, redevient un enfant qui, au lieu de prétendre donner, demande ; qui abandonne son personnage, son statut de héros, son assurance, sa pose, pour renouer avec la vie : À son regard, comme au feu du soleil, Comme au vent printanier, à son haleine, La glace fond, de l’amour de soi-même , Qui résistait, aux longs hivers pareil. Et l’égoïsme, autant que l’intérêt, Lorsqu’elle vient, frissonne et disparaît. C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté. C’est ce choc qui bouscule Goethe. Il est si violent qu’il pousse le poète à ce geste inimaginable et incongru : proposer le mariage à la très jeune Ulrike. Sans doute pourrait-on ne voir dans cette démarche que l’effet de la concupiscence d’un vieillard qui tente de profiter de son prestige pour se procurer de la chair douce et fraîche. Mais sans doute doit-on y lire plutôt l’expression d’une extrême et désarmante candeur : habité et véritablement régénéré par sa passion, le Goethe amoureux est redevenu un jeune cœur battant et c’est cet être neuf, lavé de tout qui, plein d’espoir, se jette dans le vide et présente sa demande, bravant le ridicule et passant outre les convenances les plus établies. Ulrike, on le sait, refusa. Quelle peine ce dut être ! Et maintenant ton coeur se clôt. Il semble Qu’il ne se soit jamais ouvert et n’ait goûté Jamais les tendres heures qui ressemblent Près d’Elle, aux cieux brillants et constellés. Et l’atmosphère est lourde et le souci, Le repentir et le chagrin l’ont envahi. Mais il reste de ce moment, de ce délire, le souvenir d’avoir osé, cette quintessence de la vie (comme on dit dans Walter Mitty) que Goethe appelle la ferveur. Le désir d’être aimé s’était éteint, Évanoui, comme la faculté d’aimer, Lorsque le goût d’espérer me revint Et les projets joyeux et décidés. Amour ! Si tu nous donnes la ferveur, Heureux ceux qui ont connu cette ferveur, ce flux jaillissant qui rafraîchit et purifie l’être, même le comte Muffat, comme l’eau d’une fontaine, comme un nouveau baptême.
Sep 14, 2021
6 min
La pureté, inversion maligne de l’innocence
Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : “Tu n’es pas un amant, tu es un ogre“; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette “horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.“.Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :“13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite,
Apr 5, 2021
4 min
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